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Anton Moonen : l’Interview-Snob

Auteur, créateur de l’Agence Snoblissime

vendredi 10 novembre 2006, par Anne Bormans

Fasciné par les liens irrévocables entre "être" et "paraître", et riche de son expérience internationale et multiculturelle, Anton Moonen est LE spécialiste du snobisme.

Auteur d’un essai remarqué sur le sujet intitulé Le Petit Bréviaire du Snobisme* paru en France en 2000, Anton Moonen est également le créateur de l’agence Snoblissime, snobisme sur mesure et conseil pour les universités, les entreprises (marketing, publicité, luxe...) et les particuliers qui souhaitent bénéficier de leçons particulières de snob-appeal...

Il est désormais le chroniqueur de la nouvelle rubrique SNOBISMES de luxe-publishing.com.

Anne Bormans : Citoyen du monde, vous avez travaillé aux Pays-Bas, en Belgique, en Allemagne, en France, en Scandinavie, au Maroc et en Russie, quel est selon vous le pays le plus snob ou dit autrement, le peuple le plus snob ?

- Anton Moonen : Les Russes, les Marocains et les Français aiment le faste. Les Orientaux et les Latins pratiquent très volontairement un snobisme baroque, le snobisme de la façade. Tout peut s’écrouler derrière, ça n’a pas d’importance. Je n’en dirai point de mal, car il est indispensable à notre culture et notre économie. Puis j’aime bien son côté un peu dégénéré. Disons qu’il est plus "primaire". Dans les pays calvinistes on cultive plutôt un snobisme "secondaire", comme le je-m’enfoutisme ou un style dépouillé. Le ’less is more’. Les alternatives. Le pouvoir de dire ’non’. Mais attention : un antisnobisme peut cacher un snobisme !

Le mot ’blasé’ a des origines hollandaises ! Une des raisons pour lesquelles j’ai quitté les Pays-Bas est qu’on y est endoctriné par la thèse que nous sommes tous pareils. Le vouvoiement, la politesse, la hiérarchie et donc aussi la distance y sont en voie de disparition. J’ai vécu leur culture du marginal, qui d’ailleurs cache souvent des raisons économiques (ce qui n’est évidemment pas snob du tout !), comme une véritable dictature. Avouez que cela ne va pas dans le vrai sens de la tolérance !

Mais, c’est certainement en Italie, où chaque tabouret se prend pour un trône papal, que l’on trouve les adeptes les plus féroces de la première catégorie. Les Italiens sont probablement le peuple le plus à l’aise dans leur snobisme. Tant mieux pour eux !

AB : Vous vivez à Paris depuis de nombreuses années, selon vous la ville lumière mérite t-elle sa réputation ?

- Anton Moonen : Oui, elle la mérite. Mais comparée à Londres ou Berlin, ses lumières baissent. Certes, la fatigue fait toujours partie de la décadence ; d’autres accusent les 35-heures. Toujours est-il que Paris semble s’étouffer dans son propre parisianisme. On colle une étiquette ’made in Paris’ sur un flacon avec Dieu sait quelle atrocité, et hop ! les Japonaises en raffolent ! Personnellement je préfère les ’deuxièmes’ villes d’un pays, comme Anvers ou Rotterdam, où la créativité est obligée de faire de véritables efforts d’innovation. Une réputation peut être castratrice.

AB : Quelles qualités le candidat à vos leçons en snob-appeal doit-il impérativement posséder ?

Anton Moonen : Je crois qu’il faut d’abord un sens de l’humour. La vie est un jeu. Sans cela, le snobisme devient rapidement pédant. Je dirai même de l’ironie, car il est important de s’en moquer. Non seulement l’ironie nous permet de garder des distances indispensables au snobisme, elle enlève aussi une bonne partie de la culpabilité, tout en veillant sur notre modestie. Car il ne faut surtout pas devenir une victime du snobisme et de ses valeurs matérielles. C’est en cela que le snobisme peut devenir une occupation très spirituelle. On pourrait par exemple prétendre que l’incognito soit beaucoup plus snob que la célébrité, ou que l’understatement le soit plus que le faste ostentatoire. Autrement dit que le Dalaï-Lama soit plus snob que Nadine de Rothschild !

Ensuite il faut un sens de la qualité. Je ne veux pas dire par-là qu’il est nécessaire de connaître toutes les marques importantes et étiquettes du moment ou du savoir-vivre, mais qu’il faut être en mesure de pouvoir assumer ou de vouloir découvrir son propre goût et ses propres valeurs. Le candidat est son propre metteur en scène, il compose son propre ’uniforme’. Il va se justifier par ses propres arguments et non ceux d’une majorité ou d’une dictature quelconque. Ou encore mieux : il n’a pas besoin de se justifier du tout ! La sûreté que l’on développe ainsi, est indispensable pour le bon fonctionnement de ce que l’on appelle le charisme et qui est d’ailleurs souvent très lié au snob-appeal.

AB : Votre chronique inaugurale sur luxe-publishing.com, revèle que votre snobisme serait avant tout une protestation, en quoi vous distingueriez-vous des autres mouvements protestataires ?

- Anton Moonen : Le snobisme est en soi une protestation contre la démocratisation, l’égalité, la fraternité et autres valeurs de ce genre. Cependant, il peut être au même temps très conservateur et très avant-gardiste, comme il peut être "vieille noblesse" et "nouveau riche", ou colonialiste et "No Logo" à la fois ! C’est un mouvement réactionnaire en quelque sorte, un peu pervers, qui se nourrit de contradictions, de provocations, de subtilités, de nuances et d’extrémités. En cela le snobisme peut devenir une véritable forme de politique, voire de diplomatie, car pouvoir réunir deux opinions opposées dans un même discours, est un signe d’intelligence. Le problème du ’mouvement’ snob est que son programme, la création d’un être unique, ne se prête pas vraiment aux rassemblements...

AB : Faites-vous une distinction entre dandysme et snobisme, si oui pourquoi ?

- Anton Moonen : Bien sûr, on peut créer plusieurs catégories dans le snobisme : les snobs à plein temps, les snobs à temps partiel par exemple ; ou selon les classes sociales et leur pouvoir d’achat ; selon leur nationalité ou leur tranches d’âge ; selon les produits : les snobs à vin, les snobs à cigares.

Certains parlent même d’un ’bon’ snobisme et d’un ’mauvais’, en précisant que ce dernier est celui des nouveaux-riches qui tentent vainement d’apprendre les bonnes manières. Je ne porte pas de jugement sur cette classification. Nonobstant je répète que les nouveaux riches sont indispensables à notre économie, même à notre culture, car où serait le mécénat sans eux ?

Je trouve qu’on devrait stimuler toute personnes qui désire s’élever au-delà de la masse. Mais il faut être très prudent, car on tombe vite dans une caricature. Quand l’envie ou l’ambition ne correspondent pas à la personnalité. Lorsque la personne manque d’esprit.

Le dandy, le frère mystique du snob, n’en manquait jamais. Je fais ici référence à lord Byron, à Baudelaire ou à Wilde et à d’autres personnages de la fin du siècle. Certes, l’élégance, leur ’uniforme’, était d’une grande importance, mais elle n’était qu’une partie d’un ensemble, composé d’autres ingrédients comme le sens de l’aventure et du danger, l’allure, le sang-froid, le courage, la confiance en soi, la provocation. Ils étaient des héros qui se maîtrisaient en toute situation.

De nos jours, le dandy n’est plus qu’un jeune homme qui s’habille selon la mode, parfois on lui accorde encore des qualités artistiques ou intellectuelles. Parfois on le confond avec le play-boy, mais je tiens à préciser que les authentiques dandys étaient quasiment tous des êtres asexués. Cette même fin de siècle est d’ailleurs aussi celle du Décadentisme et ses représentations androgynes. Le dandysme de cette époque était un mouvement plutôt "misogyne" alors que le snobisme s’adresse aux deux sexes.

AB : J’ai lu dans le dossier de presse de l’agence Snoblissime qu’au Salon du Livre de Francfort, votre livre Le Petit Bréviaire du Snobisme était celui qui était le plus volé - ce qui, soit dit en passant, vous mettrait à égalité avec le psychanalyste Jacques Lacan, dont la rumeur court que ses ouvrages feraient partie de ceux qui sont le plus volés - Ne trouvez-vous pas qu’il y a là, une contradiction, le snob peut-il être honteux ? Ou ne serait-ce que pur refoulement ?

- Anton Moonen : La scène se déroule en Allemagne, une nation qui se doit être politiquement correct. L’Allemand moyen est l’opposé de l’idéal humain décrit par Nietzsche. Et l’humour à la Schopenhauer lui manque totalement aussi. Mais ce refoulement n’est pas uniquement un ’problème’ allemand. L’ambition du snob est universellement une ’mauvaise’ ambition.

Eve n’a pas senti ce refoulement. Au fond, elle s’ennuyait (l’ennui a une grande valeur aristocratique !) : elle était devenue blasée par la richesse de la nourriture du paradis. Une simple pomme ! Même pas une boîte de caviar de Petrossian ! Encore une contradiction qui prouve que le snobisme n’est pas forcément une affaire de coût !

Bien sûr que le snob peut être honteux. Car au fond tout est basé sur le mépris. Le mépris ou la provocation d’une autorité : faire le contraire de ce que l’on attend de vous. La personne avec le vocabulaire le plus grossier que j’ai rencontré dans ma vie était une véritable duchesse. Mais une duchesse peut se le permettre ! Ce mépris peut aussi être une voiture, un bijou ou un manteau de fourrure. Tous les objets et attitudes qui nous permettent de nous démarquer des autres.

Quant à la kleptomanie, à condition qu’elle soit commise dans un but de divertissement et donc pas à cause d’ennuis financiers, on peut également lui attribuer un certain snob-appeal que l’on constata déjà dans le dandysme : le goût du danger. Puis comme tout dérangement psychiatrique, elle est s’intègre parfaitement dans le personnage du décadent.

AB : Faites-vous une distinction entre "être snob" et le snobisme ?

- Anton Moonen : "Etre snob" veut dire se respecter en but d’être respecté. Les snobismes sont des choses ’auto-caressantes’ (pour ne pas dire ’onanistes’ !) que l’on peut utiliser pour atteindre ce statut.

AB : En quoi l’époque serait-elle snob et sinon, qu’est-ce que le snobisme peut apporter à notre temps ?

- Anton Moonen : Notre époque se dit ’décadente’. On la voit partout : dans les défilés de mode, dans la publicité, dans la presse ’people’. Contrairement aux Romains (car selon les historiens le mot décadence n’existait pas encore à l’époque de la Rome antique), aujourd’hui on la nomme. La décadence était seulement ’découverte’ à la Renaissance, ce qui veut dire que notre décadence à nous est donc par définition consciente et peut-être même un peu fausse. Je pense qu’il s’agit-là uniquement d’une forme un peu dégénérée du snobisme. Peut-être issue d’un manque d’inspiration, comme prétendaient également certains critiques littéraires à l’époque du Decadentisme...

L’avenir du snobisme ? Les Américains vendent leurs technologies, les Asiatiques leur main d’oeuvre. Et la vieille Europe, que peut-elle proposer à part son ancienneté ? Que nous reste-t-il à part des centaines de traditions, quelques royautés et passés glorieux, la diversité de nos cultures, notre savoir-faire en matière de luxe, nos étiquettes et notre savoir-vivre, notre raffinement, nos champagnes, nos harengs frais de la Baltique, notre foie gras du Périgord, notre Harrod’s et notre Café Flore ? En bref : nos snobismes...

AB : Pour vous, le comble du snobisme, ce serait ... ?

- Anton Moonen : Etre rédacteur-en-chef du magazine SNOB !

Sur le web le site Snoblissime : www.snoblissime.com

P.-S.

*Le Petit Bréviaire du Snobisme paru en France en 2000, au éditions L’Inventaire (ACTES SUD) devrait reparaitre en format poche courant 2007, traduit et adapté en néerlandais et en allemand, l’ouvrage est également publié en portugais et il existe même une version "pirate" serbe. Une version italienne est prévue pour 2007.

Anton Moonen est également l’auteur d’une "Petite encyclopédie du Snobisme culinaire" (Benelux 2002) ete d’une "Petite encyclopédie de la gloire" (Benelux 2005 et Allemagne 2007). Il collabore à divers projets et magazines comme ce catalogue de musée sur les services de table "décadents" ou la rédaction d’articles sur les tendances pour des magazines européens tels Vogue, La Vie en Rose, Hide & Chic, Süddeutsche Zeitung, etc... Et désormais, Luxe-Publishing.com.

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