Lord Henry, dans Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, considère le dynamisme de sa tante Lady Agatha, qui secoure un quartier pauvre de Londres, comme « trop laid, trop horrible, trop déprimant ». Wilde parle même d’ »immoralité révoltante ».
Ainsi le dandy s’amuse à provoquer nos codes moraux et à déstabiliser notre conscience. Certaines héroïnes littéraires s’y osent aussi, comme la princesse de Bormes dans Thomas l’Imposteur de Jean Cocteau, dont les expressions du genre ‘je n’aime pas les gens pauvres’ ou ‘je déteste les malades’ étaient fréquentes.
Charles Baudelaire se moque également de ces « entrepreneurs de bonheur public » qui persuadent les miséreux « qu’ils sont tous des rois détrônés ». L’auteur du Spleen de Paris suggère plutôt qu’on « assomme » les pauvres afin qu’ils redécouvrent leur orgueil. Ce qui n’est pas étonnant car si le dandy revendique une chose, c’est bien sa fatuité et son amour-propre !
D’ailleurs, lorsqu’un de mes bréviaires fut acheté par un amateur lors d’une vente aux enchères pour des œuvres charitables, uniquement réservée aux produits de luxe bien sûr, j’avoue avoir éprouvé une sorte de vanité aussi...
Cela dit, on pourrait très bien considérer l’élan caritatif comme une forme altruiste de domination, de supériorité, voir de snobisme.
Donner aux pauvres est flatteur pour l’ego ! Qui donne aux pauvres, prête à Dieu. Et parfois, lorsqu’on s’engage vraiment, on devient une sorte de divinité soi-même. Les donations rentrent aussi dans ce registre. Le pouvoir charismatique de l’argent est, bien évidemment, sans équivalent.
En effet, c’est très troublant.
Alors égayons-nous avec cette anecdote touchante d’une autre lady, également débordante d’énergie comme seules les vieilles Anglaises savent l’être, à son retour dans la capitale après quelques semaines de repos dans sa campagne.
Dès le lendemain matin, elle souhaite se rendre près de ses protégés. Au lieu d’y trouver une ambiance habituelle ‘hiver 54’, elle découvre un immense chantier, avec plein de HLM en construction. « Mon Dieu ! », crie-t-elle, saisie, à son chauffeur, « Qu’a-t-on fait avec mon adorable quartier de misère ! »
A propos, la lady, tout comme Madonna arrivant en 4 X 4 à l’orphelinat au Mali, commit un horrible faux-pas ! Car que disent les guides des convenances ? « Naturellement, il faut s’habiller discrètement pour visiter les pauvres. Prenons garde cependant, ils peuvent se sentir flattés qu’on soit bien mis quand on vient vers eux. Pas d’autos luxueuses à la porte d’une maison d’indigents ; prenons le tramway, l’autobus, le métro. » Ces règles du savoir-vivre doivent en refroidir plus d’un !
Pourtant, Madonna sur le dos d’un âne, quoi de plus harmonieux ?

Singulièrement vôtre,
Anton Moonen