- Commandant, votre métier fait rêver... Quand et comment avez-vous répondu à l’appel du large ? Quand vous êtes -vous dit " je serai marin " ?
Je ne me rappelle plus de la première fois. D’ailleurs, y a-t-il eu une première fois ? N’était-ce pas depuis toujours ? Très jeune, je voulais déjà franchir cette ligne derrière laquelle se trouvait l’aventure, l’inconnu : l’horizon !
Mon père, était un ex marin, plein de nostalgie, son ami d’enfance, également était marin. Enfant, j’écoutais leurs histoires, ou plutôt, je buvais leurs histoires sur un fond de chants sortant d’un vieil électrophone que j’imaginais être la porte d’un de ces tripots de Vancouver ou Valparaiso. Ces vieux cargos qui à l’époque encore, touchaient Saint Malo, leurs odeurs, leurs bruits, leurs cris, leurs promesses de voyages : LA VIE !
- Quelle fut votre route depuis cette prise de conscience ou vous vous dites "je serai marin" jusqu’à la prise de commandement d’un paquebot de luxe ?
La patience, de la patience et encore de la patience ! Des embarquements de matelot, où l’on apprend que le rêve ne s’atteint qu’après l’effort du travail, de la solitude, de la dure réalité de la vie.
Et puis l’obstination, la persévérance dans l’effort, l’apprentissage de soi-même au travers des échecs, des erreurs, des épreuves, et encore l’obstination jusqu’à obtenir enfin ce premier diplôme de Lieutenant Chef de Quart !
Ces cargos, ces pétroliers qui m’ont mené en Afrique, en Océan Indien, en Asie... Et puis Brittany Ferries où pendant presque vingt ans, j’ai continué ce que j’appellerai mon " éducation maritime " dans le golfe de Gascogne, en Manche, en mer d’Irlande jusqu’à obtenir mon Brevet de Commandement.
Et un jour, un appel téléphonique qui change votre vie... Et une épouse merveilleuse qui ne m’ayant jamais connu au Long Cours, et qui considérait déjà les absences d’une semaine de la maison comme une véritable une épreuve, me dit : " Vas-y, c’est l’occasion de ta vie ".
C’est ainsi que je suis parti 4 mois pour mon premier commandement sur un cargo ! Après ce départ " Pagnolesque ", d’autres commandements ont suivi entre quelques périodes passées en tant que formateur de sécurité, et un jour : ma première traversée de l’Atlantique... mais en avion ! J’embarquai alors en tant que Second Capitaine sur le paquebot Seven Seas Mariner. Un an et demi après, j’étais promu Commandant.
- Pour tous les jeunes qui veulent être marins, quel est le parcours incontournable ?
Aujourd’hui, un solide bagage scientifique est nécessaire. Il y a des années, un matelot avec un niveau BEPC pouvait devenir Officier, avec beaucoup de persévérance il est vrai. Cette voie professionnelle est désormais beaucoup plus difficile sans un niveau d’étude correspondant au minimum à un baccalauréat scientifique.
La technologie à bord des navires a évolué de façon vertigineuse dans les trente dernières années. Des normes minimales de formation professionnelle ont été créées puis développées au sein d’une réglementation internationale.
L’enseignement maritime a donc emboîté le pas et suivi cette évolution technologique qui nous a menés, à titre d’exemple, du point d’étoiles avec un sextant au GPS de poche.
D’une technologie sous contrôle de l’expérience et du sens " mécanicien " de l’homme à une technologie de pointe où sont intimement mêlés automatisme, électronique, et pour laquelle l’homme a du prendre un certain recul. Le marin passe désormais beaucoup de temps devant des ordinateurs, dans des salles de contrôle et s’est éloigné du "terrain".
Le travail dans les cales chargées de colis divers, dans les ports les plus reculés, pleins d’exotisme et d’histoires les plus anecdotiques, a fait place le plus souvent a un travail de contrôle de manutention de containeurs dans des ports qui n’en n’ont même plus le nom et que l’on appelle désormais des "terminaux containeurs"
Il reste toutefois encore quelques "bons coups" qu’il faut savoir dénicher, au prix, il est vrai d’une vie familiale qui ne correspond plus tout à fait aux critères du couple moderne. Il faut savoir gérer un éloignement de plusieurs mois ! (Autres temps, autres mœurs ?)
- Quels sont les bateaux historiques que vous auriez aimé commander ?
Le prochain ! ... Il est vrai qu’il est des navires mythiques par leur histoire, mais ce sont les hommes qui étaient dessus qui, d’une façon ou une autre, les ont rendus mythiques. Ce sont eux qui leur ont donné leur grandeur. C’est à chacun de construire de belles histoires qui n’appartiendront qu’à leurs auteurs. De grands hommes, de Christophe Colomb et bien avant encore, à Cousteau entre autres, sur de si petits navires pour de si grandes causes !
- Saint-Malo, l’une des plus belles cités de France, la cité des corsaires, a engendré de grands aventuriers et navigateurs, quels sont ceux qui vous ont captivé ?

- Saint Malo
Ils sont nombreux ces grands aventuriers et navigateurs, mais combien d’inconnus pour seulement quelques noms fameux. N’en n’ont-ils pas moins été "grands" ?
Jacques Cartier et son équipe ont droit à ma faveur, car ce sont ceux dont j’ai le plus suivi l’histoire. Mais à fréquenter les étroits passages de l’Alaska, des canaux de Patagonie, le Cap Horn ou le Cap Nord, les côtes bretonnes ou d’Irlande... A bien réfléchir, combien d’histoires cachées, secrètes, non dévoilées mais passionnantes et captivantes, tous les marins du monde ont-ils bâti et auraient-ils pu écrire ! Découvrir n’est-ce pas déjà une grandeur en soi ? J’ai une certaine admiration pour ces hommes (bien souvent inconnus). Et c’est certainement leur humilité qui me les fait considérer comme "Grands".
- Vous commandez un paquebot de luxe, dont la majorité des passagers sont des Amériques ; sur les croisières que j’ai faites avec vous, j’ai vu apparaître une clientèle asiatique, africaine, indienne, australienne, et un peu de la vieille Europe...Un petit résumé de notre planète à bord, n’est-ce -pas une occasion formidable, en plus des escales, d’ouvrir au quotidien son esprit au monde, de mieux le connaître et d’apprendre les autres ?
Bien sûr et plus encore : travailler avec 35 à 40 nationalités différentes, c’est s’exprimer avec les autres au moyen d’une langue qui nous est commune à tous : l’anglais. Mais outre la difficulté de traduire ce que je veux dire, ce que j’entends, il y a aussi la difficulté de comprendre d’autres mécanismes de pensée, d’autres logiques ; ce sont les barrières des cultures, des histoires et intérêts différents de nos pays. On apprend beaucoup des gens à travailler avec eux, à vivre avec eux. Une telle diversité de personnes pour un même but. Tous ensemble avec toutes nos différences pour une telle réussite. La vie peut-être belle.
- En escale, avez-vous le temps de découvrir les richesses culturelles des pays abordés ? Quels sont les pays qui vous ont fascinés ? Quels sont les pays où vous avez plaisir à retourner ? Y-a-t-il un pays où vous avez été tenté de vous établir ? Quel est celui qui vous fait rêver ?
Voyage après voyage, les souvenirs s’amassent. On ne sort jamais indemne de certaines rencontres, de certaines découvertes. Marcher sur un glacier, fouler le Cap Horn après un bain forcé ne laisse jamais indifférent. Un concert à Saint Petersburg après une visite au musée de l’Ermitage et l’on se surprend à se plonger dans l’histoire mouvementée de ce pays. Le beau côtoie le laid, et la Neva qui, inlassablement, n’en finit pas de charrier les larmes d’un peuple.
Aller à Sainte Hélène ou arpenter les ruelles de Salvador de Bahia, approcher les peuples d’Alaska, de Thaïlande ou d’Afrique, découvrir les civilisations disparues des Andes, comment peut-on rester insensible aux richesses et aux tourments de l’humanité ?
Le rêve se trouve partout là où l’esprit peut se poser.
La fascination se trouve partout là où le regard prend le temps de s’arrêter.
En Asie il y a ving-cinq ans, je n’avais pas trouvé ce que mes yeux ont découvert il y a cinq ans. Vingt ans de différence, l’homme a grandi, l’homme a mûri. Je suis preneur de tous les voyages, dans tous les pays. De toute façon, ils me ramènent tous à la même destination : Saint Malo ! Saint Malo, c’est chez moi, ailleurs, je ne suis que de passage.
D’ailleurs même chez nous, ne sommes-nous pas que de passage ?
- Marin d’abord, commandant, chef d’entreprise, meneur d’hommes, homme de relations publiques, psychologue, beaucoup de talents à mener de front ? Comment trouver le juste équilibre ?
L’équilibre se fait selon sa propre personnalité. Il n’y a pas deux commandants identiques. C’est parce que l’on est marin, meneur d’hommes, homme de relations publiques, psychologue que l’on devient Commandant. Vous êtes choisi pour cette fonction parce que vous démontrez en vous ces qualités. Le tout fait de vous un chef d’entreprise.
Les uns développent plus certains côtés, quelques autres développeront le tout en harmonie. Temps, observation, écoute, expérience, analyse de ses erreurs, adapter son management à ses collaborateurs. Il n’y a pas de recette miracle.
- La mer, quelle relation avez-vous avec elle ?
Elle est pour mon esprit ce que l’air est pour mes poumons. Mouvements, couleurs, odeurs, vie. A deux cents mètres d’elle, j’en suis encore trop loin ! Elle est le flux et le reflux qui m’entraînent au-delà de l’horizon puis me ramènent à la maison. Elle est le souffle de ma vie.
- Quels sont vos souvenirs les plus bouleversants ?
Joker !
- L’homme privé, l’époux, le père de famille, retrouvailles, changement de responsabilités, mais aussi grandes... Comment occupez-vous vos quelques mois à terre ? Arrivez-vous à répondre à toutes les attentes de ceux qui vous sont chers en des périodes si courtes ? Votre paquebot et vos hommes vous manquent-ils ? L’après-commandant ? Y avez-vous pensé ?
Un peu touche à tout : longues promenades, escalade, hippisme, guitare, flûte traversière, lecture mais beaucoup plus assidûment : ma moto : une vieille BMW 800 ! Paris, Londres, les musées, flâner, errer dans les grandes villes, seul au milieu de la foule ... Un séjour à Ouessant en hiver en tête à tête avec mon épouse. Et puis encore ensemble au pays basque et contempler ces étoiles infidèles qui ont quitté la mer pour se cacher dans les montagnes.
Un petit bateau à soi ne vaut-il pas mieux que le gros bateau d’un autre ?
Et puis un jour, se laisser porter par le fleuve de l’écriture, sur lequel flotteraient des barques remplies de souvenirs, de témoignages, à la disposition d’autres rêveurs ; ou qui peut-être iraient tout simplement se perdre dans l’oubli car devenues inutiles, sans intérêt, pour qui que ce soit. Qu’importe, laisser un héritage à qui voudra le prendre.
Ne pas garder pour soi, mais partager, transmettre aux autres ce que l’on m’a transmis : la mer est belle et prometteuse ! ...
- Quel est votre livre de chevet préféré ?
Sans hésiter Edouard Peysson ! Psychologue, observateur qui possède l’art de la narration et du bien écrire. Son style correspond à l’idée que je m’étais faite de la mer. Il y a bien évidemment autant d’approches du milieu maritime que d’individus.
- Quels livres recommanderiez-vous aux passionnés de la mer et des bateaux ?
La mer peut tellement apporter à quiconque lui demande. Que d’heures passées dans des librairies ou vieilles brocantes pour dénicher ces compagnons de papier qui, sagement rangés sur un rayonnage, attendaient patiemment pour transmettre leur savoir à celui qui saurait les découvrir. Le livre, c’est une affaire de cœur, c’est un complice, un ami. Son choix se fait en fonction de ce que l’on va lui demander, de ce que l’on attend de lui. On le cherche, on l’espère, puis un jour, alors que l’on ne s’y attend pas, un livre vous tombe dessus, un livre s’ouvre miraculeusement à vous, un livre s’invite à votre attention et c’est le coup de foudre ! Oui, une affaire de cœur. Ecoute ton cœur, le bon livre viendra à toi !
- Vers quelles destinations naviguez-vous en ce tout début d’année 2005 ?
Entre un livre, un navire, un rêve et bientôt ...LE Cap !

- Le Cap Horn
Vous savez, celui qui ouvre la porte entre deux continents et deux océans ... Allez, rendez-vous par 56° 00 Sud et 067° 18 Ouest...
- Racontez-nous encore !
Un petit tour de l’Amérique du Sud qui nous mène de Floride à Panama en passant par le Honduras et le Costa Rica. Une fois franchi le canal de Panama, en route vers Manta en Equateur !
Après un arrêt à Callao ( le port de Lima et la porte ouverte pour une visite de Macchu Picchu) et quelques autres haltes au Pérou, nous atteindrons Valparaiso. Avant de plonger plus encore vers le sud, dans les canaux chiliens où s’offriront à nous quelques fjords et glaciers, ensuite un arrêt à Punta Arenas, le suivant à Ushuaïa. Là, on retient sa respiration pour le passage du Cap Horn !
Ensuite, cap vers le nord en passant par les Iles Falkland (Les Malouines), Buenos Aires, Montevideo, Rio de Janeiro, Bahia, Fortaleza, sans oublier une remontée de l’Amazone jusqu’à Manaus.
Puis vient le temps de la fin du voyage à Fort Lauderdale, près de Miami, après quelques haltes dans les Caraïbes et un arrêt aux si mal nommées : les îles du Salut.
Bref, un périple de deux mois !
La nuit, la passerelle est dans l’obscurité pour mieux voir la mer à la fois si noire et si scintillante, les écrans sont les seuls points de lumière.
Les officiers chuchotent, le chef navigateur fait danser son compas sur les cartes ; le pilote silencieux, le regard acéré, tend vers l’horizon son visage éclairé par la lune, à l’écoute des ordres du commandant ; l’écume étincelle contre les flancs du bateau qui ronronne doucement pendant que les passagers dorment.
Avant de rejoindre ses quartiers, le commandant signe le livre de bord et lance à son équipage un rituel "Have a good watch !"...
Demain, tout à l’heure, sera une autre escale...
Bonne année 2005 à tous les amis de la mer !